Le blog du Cercle Polaire

09
septembre
2012

Les poissons tempérés fichent le camp dans l'Arctique

arctic-cod

Si les modèles sont impuissants à prévoir avec précision l'évolution des écosystèmes marins arctiques sous la pression du réchauffement climatique, les observations en faveur d'un déplacement vers le Nord des poissons atlantiques et pacifiques elles, s'accumulent.

Le jour de l’ouverture de la conférence de l’Année polaire internationale à Montréal, le 22 avril 2012, une ONG américaine, le PEW Environment Group a lancé une pétition à laquelle se sont ralliés quelques 2000 scientifiques, pour réclamer un moratoire sur les activités de pêche dans l’océan Arctique tant que la recherche et une règlementation ne permettront pas d’assurer une gestion durable des ressources vivantes.

Cette mobilisation fait écho à des prévisions encore sujettes à caution selon lesquelles le recul des glaces de mer boréales allié au réchauffement des eaux de surface du Pacifique Nord et de l’Atlantique du Nord pourrait favoriser la migration de certaines espèces de poissons commercialement importants (morue de l’Atlantique, hareng, morue du Pacifique, colin d’Alaska…) des eaux tempérées vers les eaux froides du bassin arctique. Dans le rapport Arctic Climate Impact Assesment  du Conseil Arctique sur les conséquences du réchauffement du climat de l’Arctique, le groupe d’experts «Pêcheries et Aquaculture» s’appuie sur l’analyse des réponses des quatre grands écosystèmes marins concernés (Mer de Norvège/mer de Barents, eaux environnantes de l’Islande et du Groenland, large des côtes Nord-Est du Canada et mer de Bering) à des épisodes de réchauffement survenus dans le passé pour ébaucher des prévisions dans le cadre des scénarios du GIEC. Les conclusions de ce travail sont que le réchauffement du climat de l’Arctique va “très probablement” favoriser un déplacement vers le Nord des distributions d’espèces de poissons tempérés ainsi qu’une expansion de leurs zones d’habitat.

L’imperfection de ces prévisions tient à la méthode elle-même : rien ne permet d’affirmer que les écosystèmes marins réagiront à des épisodes de réchauffement de la même manière qu’ils l’ont fait par le passé dans des conditions pourtant similaires. Autrement dit le principe méthodologique “toutes choses égales par ailleurs” (ceteris paribus) ne s’applique pas à des systèmes aussi complexes que les écosystèmes biologiques marins. En attendant, sur le terrain, si l'on peut dire, les observations corroborantes  s’accumulent : “De plus en plus d’espèces atlantiques pénètrent dans le détroit [de Fram]” déclarait récemment Michael Klages de l’Institut Alfred Wegener, en Allemagne ; “les espèces commerciales du Pacifique Nord, comme le crabe royal, sont entrées dans la mer de Beaufort”, expliquait de son côté Jacqueline Grebmeier, de l’Université du Mariland aux Etats-Unis.

Prudent, le rapport ACIA s’en tient à un constat d’incertitude scientifique et ne dit rien quant à la nécessité ou pas d’adopter une approche de précaution. La seule chose dont on peut être sûr, conclut le rapport, est que les effets amplifiés du réchauffement du  climat boréal sur les équilibres biologiques seront de moindre importance que les conséquences de l’absence d’un encadrement juridique de l’exploitation durable des ressources naturelles vivantes. 

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Commentaires (1)

  • Stéphane Hergueta
    Stéphane Hergueta
    11 octobre 2012 à 13:11 |

    Merci pour cette analyse de la situation qui a conduit 2000 scientifiques à signer une pétition qui, en définitive, demande la mise en place d'une réglementation internationale pour encadrer les activités de pêche dans une zone dont on ne fait que soupçonner l'importance dans l'équilibre des écosystèmes marins de l'ensemble de la planète.
    Ce qui m'inquiète particulièrement dans cette affaire, c'est qu'à ce jour l'ensemble des modèles utilisés pour évaluer les effets du changement climatique sur les écosystèmes marins arctiques reposent sur des hypothèses concernant leur constitution et leur fonctionnement (nombre d'espèces, répartition spatio-temporelle et taille des populations...) émises en l'absence de données scientifiques fiables.
    Le meilleur exemple pour illustrer ce problème est l'estimation de la production primaire dans l'océan Glacial arctique. Évaluée depuis plusieurs décennies par mesure satellite de la densité des eaux en chlorophylle de toutes les mers du globe, la production végétale des écosystèmes marins est bien suivie pour les zones libres de glaces. Par contre, la banquise interdisant toute mesure du spectre lumineux réfléchi par les eaux qu'elle recouvre, le niveau de la production primaire marine dans les zones englacées des océans Arctique et Austral reste à ce jour inconnu. Restent les hypothèses donc. Ainsi, il est généralement admis que le phytoplancton ne peut pas se développer sous la banquise faute de lumière.
    L’expédition océanographique de la Nasa ICECAP menée pendant les étés 2010 et 2011 vient de montrer le contraire : en mesurant la concentration du phytoplancton sous la glace de mer au large de l’Alaska, et en la comparant à celle mesurée dans les eaux libres de glace adjacentes, il s'avère que les concentrations d’algues microscopiques sous la banquise sont jusqu’à 10 fois supérieures à celles observées dans les eaux libres de glace. Mais il y a plus : la quantité de micro-algues double en une journée sous la banquise, contre 2 à 3 jours en eau libre.
    Loin d’être le désert végétal que l’on croyait, les eaux de l’océan Arctique recouvertes par les glaces pourraient être un élément clé de la richesse des écosystèmes marins arctiques et la question se pose alors de savoir quel sera l’impact du recul de la banquise sur cette production végétale qui alimente la faune marine, essentiellement inconnue, de l’océan Arctique et supposée nourrir les espèces de poisson tempérées qui remontent dans l'Arctique.

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