Tourisme subarctique

Le tourisme "arctique" à l'épreuve des clichés occidentaux

A l'heure où le gouvernement provincial du Québec encourage le développement du tourisme dans son territoire du Nunavik habité essentiellement par des Inuit, l'enjeu consiste à déjouer les clichés et les idées reçues des voyageurs occidentaux pour favoriser la compréhension et la reconnaissance des traditions culturelles constitutives de l'identité Inuit. 

Antomarchi-128Le phénomène touristique, bien souvent et facilement décrié, oppose généralement le touriste au voyageur. Le sociologue français Jean –Didier Urbain, professeur à l’université Paris-Descartes, montre ainsi que, contrairement au voyageur considéré et respecté, le touriste, regardé avec mépris, serait « L’idiot du voyage », comme l’exprime explicitement le titre de son ouvrage publié en 1991. Cette activité, même si elle n’est pas neutre sur le plan environnemental et sociétal, peut pourtant aider les Inuit à la fois dans le développement, par la création d’emplois par exemple, et surtout dans la compréhension de leur culture. Ainsi, le tourisme peut, aussi paradoxal que cela puisse paraître, être une aide pour lutter contre les idées reçues de leurs compatriotes en aidant à la compréhension de la chasse au phoque, par exemple, constitutive de l’identité inuit. Mais il repose aussi sur un stock d’images chez les touristes occidentaux qui contribuent à fixer des représentations. Cette notion de représentations, propre aux sciences de l’éducation et aux sciences humaines, correspond à l’image que chacun se fait du monde à partir de ses connaissances et de ses croyances. Cette imagerie touristique, élaborée au Sud, de manière complexe, va à l’encontre de la perception inuit du territoire arctique même si elle peut parfois être utilisée comme marqueur identitaire. L’équipe de géographes Mobilités, Itinéraires, Territoires (MIT) de l’université de Paris 7 définit le tourisme comme « un système d’acteurs, de pratiques et de lieux qui a pour objectif de permettre aux individus de se déplacer pour leur récréation hors de leur lieu de vie habituel, en allant habiter temporairement dans d’autres lieux».

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Le Nunavik, territoire du nord de la province du Québec, compte 15 communautés inuit réparties le long des côtes. - © Le Cercle Polaire


Ce déplacement spatio-temporel recouvre une géographie du désir dans laquelle le regard du peintre puis du photographe ont joué un rôle de premier plan. L’espace touristique se définit en premier lieu par l’image. En effet, les images sont le support essentiel de la promotion des produits touristiques, mais pas seulement. L’importance des transports et des récits de voyage participent également à la genèse des pratiques touristiques. Le tourisme est né en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle avec The Tour (le Grand Tour) qui était un voyage initiatique de jeunes aristocrates à travers l’Europe qui s’est répandu ensuite dans le vieux continent. Il correspond à une période particulière qui correspond à la naissance de la Révolution industrielle et la poussée de l’urbanisation associée et à un courant artistique, le Romantisme, qui redonne une place importante aux émotions et à la contemplation de la nature. C’est la ville qui devient odieuse, que l’on cherche à fuir alors que dans le même temps montagnes et mers qui auparavant suscitaient l’effroi, deviennent attractives. Par la suite, la conquête des droits sociaux avec la progression régulière des congés payés (15 jours en 1936, 3 semaines en 1956, 4 semaines en 1963, 5 semaines en 1982 dans le cas de la France) a permis l’augmentation de la durée du temps libre alors que les progrès technologiques ont favorisé la massification et la mondialisation du tourisme à partir des années 1950. En ce qui concerne les régions polaires, les premiers voyages touristiques débutent dans l’Arctique au cours de la seconde moitié du XIXe siècle et en 1958 dans l’Antarctique. « L’embrasement touristique du monde » dans la seconde moitié du XXe, selon la belle expression du géographe Georges Cazes, n’a donc pas éludé les régions polaires. La constitution de l’exotisme se nourrit de mots et d’images. Récits de voyage et d’exploration, témoignages ethnographiques, peintures, gravures, productions artistiques, photographies, films (comme Nanouk l’eskimo, le film culte de Flaherty en 1922) reportages, articles, romans, littérature jeunesse, (tels que Apoutsiak le petit flocon de Paul-Emile Victor, publié en 1946) cours de géographie, guides touristiques… sont à la source de nos représentations du monde arctique. Le Grand Nord apparaît comme le « dernier des ailleurs », l’ultime frontière dans un monde déjà bien balisé et une triple quête anime le touriste polaire.

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Akulivik, sur la baie d’Hudson, est particulièrement réputé pour ses lacs poissonneux et la diversité de sa faune, qui attire de nombreux amoureux de chasse et de pêche - © Martin Trembay


Le Grand Nord alimente depuis toujours et notamment depuis l’Hyperborée antique, des visions de paysages vierges, purs, immenses qui mettent en avant la grandeur de l’univers et placent l’homme occidental dans une quête spirituelle. Les représentations de paysages du Nord à la fois magnifiques et terrifiants, marqués par l’isolement, le froid, la menace de mort se fixent dès la fin du XVIIIe siècle avec l’irruption de la notion de « sublime » dans l’art et la philosophie, qui recouvre trois aspects essentiels : l’esthétique, le spirituel et le scientifique dans une vision romantique.


C’est ainsi que la journaliste et romancière française Léonie d’Aunet, épouse du peintre Biard et maîtresse de Victor Hugo, décrit son émotion lors de son voyage au Spitzberg en 1839 : « J’aimais à me trouver par moments seule au milieu de cette nature grandiose et terrible ; j’y étais envahie par le sentiment profondément religieux qui domine l’homme quand il se trouve face à face avec l’immensité ». Plus récemment, le philosophe Michel Onfray dans son Esthétique du Pôle Nord publiée en 2002 savoure « le spectacle de la nature immense et vierge qui confine au sublime » et la « liturgie du vaste ». Jean-Louis Etienne, médecin et explorateur très médiatisé en France, insiste lui aussi sur la blancheur des pôles : « au Nord comme au Sud, c’est le vide. Il n’y a pas de bruit autre que celui du vent, pas d’odeur, pas de couleur autre que le ciel et le blanc ». La mise en tourisme très récente en 2007 d’un espace protégé, le parc national des Pingualuit au Nunavik , repose sur le caractère sacré du lieu pour certains Inuit. Le lac cratère est qualifié d’ « œil de cristal » dans le but de séduire une clientèle occidentale à la recherche de valeurs ancestrales. Il s’agit bien d’une frontière intime que le touriste cherche aussi en lui-même. Dans un monde violent et agité, l’appel du Grand Nord serait aussi un moyen de ne pas perdre le Nord.


Ernst Gombrich dans son Histoire de l’art, publiée en 1950, devenue un classique, consacre son premier chapitre intitulé « Mystérieux débuts » à l’art préhistorique et à l’art primitif. Le travail de matériaux d’origine animale (bois de caribou, ivoire…) sous la forme de petits objets aisément transportables par des populations nomades de tradition orale, rappelle les premières formes artistiques. Comme le souligne la préhistorienne française Claudine Cohen « Penser les origines de l’homme, c’est aussi s’interroger sur son rapport à l’animalité, c’est vouloir faire revivre à nos yeux les images de nos commencements ». Elle montre à quel point la Préhistoire de l’homme est un lieu inépuisable de rêves et de fantasmes. Le rêve de la rencontre avec l’Inuk entre dans cette quête de l’origine de l’humanité. Certains ethnologues ont comparé avec un certain lyrisme la vie des Inuit dans les années 1950 avec la vie des hommes de Lascaux à l’époque Paléolithique.

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La petite communauté inuit de Tasiujaq, située juste au nord de la limite des arbres, à 58°42’N, offre un paysage de toundra enneigée dès le début de l’automne - © ISIUOP


C’est aussi pour cela que le touriste rêve d’un Inuk vivant dans un iglou, vêtu de vêtements de fourrure car ce qu’il recherche dans sa rencontre avec l’autochtone c’est le rêve de l’origine de l’homme, d’un homme non corrompu par la civilisation.


Souci de distinction, d’accomplissement sportif sur le pas des exploits des explorateurs, aventuriers, ethnologues… aventure plus que tourisme… L’attachement à la nature sauvage apparaît comme l’une des motivations essentielles d’une clientèle au profil établi en 2003 par le sociologue québécois Alain Grenier : retraitée, très scolarisée, voyageant seule et déjà familière des destinations polaires. La valorisation de soi est bien la composante d’un voyage qui se veut différent. Certains tours-opérateurs l’ont compris en mettant en exergue l’aspect initiatique du voyage, qui permet d’abolir des frontières psychologiques (peur, défi), source de transformation voire de métamorphose. Ainsi, Comptoir du Groenland et des Terres polaires dés sa première page cite le philosophe Jean Grenier : « On peut voyager non pour se fuir, chose impossible, mais pour se trouver ».


Les brochures des tours opérateurs français étudiées sur une période de 5 ans entre 2005 et 2009 jouent un rôle essentiel, on le sait bien, dans la publicité des produits touristiques. Elles font naître, confirment ou renforcent le désir de voyage par des images qui véhiculent certains stéréotypes et clichés et alimentent le rêve arctique vendu sur catalogue. Trois arguments de vente majeurs, notamment à travers les pages de couverture, ont pu être relevés : le désert blanc, l’aventure polaire en terre extrême et la découverte d’un monde en sursis.


Les paysages de glace, les dégradés de bleu et la présence maritime sont les composantes essentielles de la communication de tours-opérateurs très spécialisés. Le contraste de couleurs entre le blanc et le bleu sert d’argument de vente alors que dans la réalité ce sont plutôt les couleurs grises presque confondues du ciel et de la mer qui dominent. Les pages de couverture des brochures touristiques, évoquent bien l’appel d’une aventure qui place l’homme au cœur d’une nature sauvage et immaculée, face à l’immensité des paysages arctiques. Cet univers de blancheur serait aussi synonyme de pureté. Or, le regard occidental a trop souvent réduit l’Arctique à une seule dimension, la blancheur et notamment celle de la banquise. La multiplicité des termes pour évoquer la neige a longtemps été utilisée comme un argument illustrant la thèse relativiste par des anthropologues et des linguistes et a donné lieu dans certains cas à des généralisations hâtives. Benjamin Lee Whorf en 1956 est convaincu que la langue structure la représentation du monde, il s’est notamment inspiré du foisonnement supposé d’un lexique élaboré sur la neige chez les Inuit, évalué à 50 ou 100 mots. Mais en 1991, le linguiste britannique Geoffrey K. Pullum, dans The Great Eskimo Vocabulary Hoax and Other Irreverent Essays on The Study of Language, montre qu’en réalité, il n’existe que trois mots pour décrire la neige. L’inuktitut distingue trois états de la neige : qannik désigne la neige dynamique, les précipitations de neige alors que aputi ; est le terme correspondant à la neige statique au sol. Enfin aniu est utilisé pour la neige utilisée pour faire de l’eau.

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Tente de chasse au bord de l’eau. La chasse est l’une des activités phares du tourisme au Nunavik où la faune est particulièrement riche et diversifiée - © ISIUOP


Ce rappel sur l’importance de la terminologie de la neige dans la langue inuit montre aussi combien l’imaginaire occidental associe le monde polaire au désert blanc. L’étude des brochures touristiques polaires destinées à la clientèle française révèle l’omniprésence de la thématique « neige et glace ».


La plupart des produits touristiques proposés suivent les pas des explorateurs sous la forme de croisières confortables. Certains voyages - expéditions permettent la réalisation d’exploits sportifs. L’anthropologue David Le Breton dresse un portrait intéressant des néo-aventuriers. La mythologie de l’aventure, née dans les années 1980, met en avant une forme nouvelle d’héroïsme, répercutée dans les medias. Il s’agirait de la revanche des « hommes sans qualité » appartenant essentiellement aux classes moyennes. Le philosophe Michel Onfray indique qu’ « une sociologie du tourisme polaire montrerait vraisemblablement une dose majeure de masochistes en mal de se réaliser dans, par, et pour la douleur ». Pourtant ces propos sont à nuancer. Yannick Briand, gérant de l’agence de voyages française 66° Nord lutte contre la notion de tourisme extrême car « avec du savoir-faire, un encadrement professionnel et une bonne logistique, ces voyages deviennent très accessibles. L’équipement moderne permet de ne pas souffrir des conditions extérieures ». Le réchauffement climatique rend aussi les températures un peu moins froides en été et l’essentiel de l’activité touristique se passe justement pendant la période estivale.


À l’heure du réchauffement climatique et dans le cadre de l’Année polaire internationale, l’Arctique occupe une place grandissante sur la scène médiatique. Les conséquences de la fonte de la banquise, libérant ainsi le célèbre passage du Nord-Ouest, pourrait favoriser, entre autres, l’arrivée plus importante de touristes croisiéristes entre le Grand Nord canadien et le Groenland. Néanmoins, certains géographes considèrent que les conditions de navigation rendues plus dangereuses, ne favoriseraient pas l’augmentation de la circulation de bateaux de croisière. Quelques Tours opérateurs (TO) n’hésitent pas à utiliser la thématique du peuple et du territoire en sursis comme argument de vente. Il s’agit d’attirer des clientèles dans l’urgence d’un monde qui va disparaître. L’offre spécifique des quelques TO français spécialisés dans le voyage polaire présente des frontières parfois floues puisque l’Islande ou la Laponie s’intègrent dans cet appel du Grand Nord, de même que la découverte de l’Antarctique au pôle Sud. Malgré le froid, la cherté de la vie et du transport due en partie à leur isolement, ces espaces polaires offrent plusieurs atouts : leur apparente sécurité sur les plans politique et sanitaire, une nature sauvage, un dernier refuge à l’écart des grands flux touristiques de masse.


Le tourisme polaire, terme utilisé depuis 1995, caractérise les espaces où il est mis en scène, c’est-à-dire l’Arctique et l’Antarctique, qui dessinent de nouveaux confins. Il se construit autour de trois branches spécifiques : le tourisme maritime (croisières, sports aquatiques), le tourisme terrestre (tourisme culturel et autochtone, chasse, pêche, randonnées) et le tourisme aérien à travers notamment les vols d’observation. Le tourisme polaire est un marché étroit, entre les mains de quelques TO spécialisés (une dizaine en France) qui se présentent avant tout comme des spécialistes, à la fois par leur connaissance du terrain et par leur passion pour le Grand Nord et / ou le Grand Sud. Ces voyagistes peuvent être classés en trois grandes catégories : les spécialistes de la destination ; les spécialistes de la destination appartenant à de grands groupes ; les spécialistes de la randonnée et du tourisme d’aventure. Enfin, certains TO généralistes proposent quelques produits dans le Grand Nord.

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Payne bay près de Kangirsuk sur la côte est du Nunavik est réputée pour ses paysages enneigés - © DR


Présentés comme des havres de liberté, ces espaces sont en réalité délimités et balisés par la mise en place d’itinéraires élaborés par les TO. Les discours pseudo-scientifiques justifient aussi certains itinéraires, accompagnés il est vrai par des guides présentés comme des spécialistes ou des scientifiques. La caution scientifique apparaît en effet plus particulièrement dans ce type de tourisme.


Gérard Guerrier, directeur général d’Allibert, tour-opérateur généraliste, spécialisé dans « le voyage à pied » constate qu’il « existe maintenant des voyages polaires standardisés, où tout le monde voit la même chose, avec arrêts photos prévus ».


En effet, au vu des statistiques à l’échelle monde, le tourisme polaire correspond à des flux très marginaux et il y a même, je trouve, une certaine indécence à parler de « boom » quand le coût de ce type de voyage se situe dans une fourchette allant de 3 000 à 8 000 euros. Il reste l’apanage d’une clientèle aisée, soucieuse de se distinguer. Le froid ne fait toujours pas rêver le plus grand nombre et l’héliotropisme, c’est-à-dire l’attrait pour le soleil, reste le moteur de l’activité touristique.


Les mondes arctiques ne sont pas des déserts mais des lieux de vie exploités et appropriés. Ces territoires qui selon l’imaginaire occidental apparaissent comme des déserts blancs ne sont pas perçus ainsi par leurs habitants. Comme le souligne Michèle Therrien, etnolinguiste à l’Iinstitut national des langues et civilisations orientales à Paris (INALCO), le Grand Nord est pour les Inuit « un lieu de vie approprié où l’on parle d’odeurs de froid, de gel, d’aurore boréale, d’odeurs de terre, de mer, de printemps, d’odeur de vieux ou de vieille, d’odeur de victoire, de sommeil ou encore d’odeur de phoque barbu. Chaque pointe de terre, chaque cours d’eau est nommé. Le milieu naturel est saturé de présences visibles et invisibles. Encore aujourd’hui, les Inuit appartiennent à un large réseau de relations qui les situent face aux vivants, aux esprits, au monde animal ».


La géographe française Béatrice Collignon montre bien que ces paysages insérés dans un espace-temps spécifique, sont ancrés dans une histoire et animés par des souvenirs de tous ordres. Ces paysages que l’étranger voit désolés sont en réalité pleins de vie pour l’Inuk qui les regarde. C’est ainsi que Taamusi Qumaq, grand défenseur de la culture inuit, à l’origine du mouvement des coopératives dans les années 1960, suggérait que sa région, autour de Puvirnituq au Nunavik dans le Grand Nord québécois aurait pu s’appeler « amaamaktisivik » c’est-à-dire l’endroit où les femmes allaitent » car il se souvenait que du temps où les Inuit étaient nomades, ce lieu était une étape où les familles avaient l’habitude de faire une halte. Il arrive parfois aux humains d’étranges rencontres avec des taqraittuit, « des esprits sans ombre portée ». Ces esprits invisibles disparaissent dès qu’on les aperçoit, courent dans la neige sans laisser de traces et parfois jouent des farces.

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Juillet, la saison des fleurs. Avec l’été, la tundra se couvre de fleurs et l’air vrombit du vol des insectes - © http://pvtistes.net


De plus, le vide et l’isolement n’existent que pour les observateurs extérieurs : dans le monde inuit, on se déplace rarement seul. L’inuksuk, cet amoncellement de pierre à figure humaine qui fascine tant l’Occidental, est avant tout pour les Inuit, un repère, un signe visible destiné à indiquer la route à suivre lors de leurs déplacements à travers un vaste territoire . « Dès lors qu’on les a identifiés, ils servent à ne pas se tromper de chemin » nous explique Taamusi Qumaq dans son dictionnaire, le seul dictionnaire unilingue en inuktitut (langue des Inuit de l’Arctique canadien) qu’il a publié en 1991. Leur fonction n’est donc pas d’apprivoiser le paysage mais de rappeler les parcours anciens et de servir de repères pour les déplacements présents. L’inuksuk reflète les valeurs de solidarité inhérentes au monde inuit, ici, dans le domaine de la connaissance du territoire et du partage des ressources. De plus, il inscrit dans le paysage la volonté de survie.


Les mondes arctiques ne sont pas des territoires de l’extrême et le froid est valorisé. La notion d’extrême, selon notre vision occidentale, est étrangère aux représentations inuit. Michèle Therrien considère qu’il serait bien plus prudent de parler de milieu exigeant, le froid ne représentant pas en soi un danger. Le terme polaire ou arctique se dit ukiuqtatuq, « là où c’est habituellement l’hiver ». Les Inuits ont inventé ce mot pour les Occidentaux et il est rarement utilisé dans la conversation courante. Les Inuit valorisent le froid, craignent la chaleur et pensent qu’un corps sain est un corps sec et frais. La géographie classique, dont Béatrice Collignon montre les failles, a contribué à développer cette notion « d’extrême ». La ligne isothermique des 10°C de température moyenne en juillet se confond avec la limite septentrionale des arbres : ce critère géographique, même s’il paraît indiscutable, a pour effet de placer l’Arctique en situation d’extrémité.

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Le Nunavik est réputé pour sa faune et soin gibier comme le agopèdes des rochers (aqikkik) - © DR


Les Inuit, rappelons-le, aiment leur territoire, nuna, et considèrent qu’il fait bon vivre dans l’Arctique comme le révèle ce témoignage d’une Inuk, Aaju Piita qui exprime en ces termes, toute sa fierté d’appartenir à ce territoire : « Cette immensité est splendide. Elle est apaisante, bonne pour le corps. Ici il n’y a pas d’arbre, on peut voir au loin et voyager au loin. C’est idéal ».


Les mondes arctiques ne sont pas des territoires en sursis car leurs populations sont dans des dynamiques démographiques, linguistiques et politiques dans l’Arctique canadien, en particulier au Nunavik, mais aussi au Groenland. Les Inuit constatent que les Blancs ne cessent d’annoncer la disparition de leur peuple. C’est un thème récurrent. Ainsi John Amarualik qui a joué un rôle actif dans la création du Nunavut indique « tous les Blanc ont prédit notre extinction et cela nous a beaucoup affecté mais nous continuons à survivre ! ».


La culture inuit repose sur une dynamique mêlant culture traditionnelle et modernité. Comme le souligne John Amarualik, les Inuit savent s’adapter aux changements. De nombreux Blancs font des généralisations hâtives et concluent que les Inuit ont perdu leur culture traditionnelle parce qu’ils vivent dans des maisons de bois, portent des vêtements occidentaux. Or, l’utilisation de nouvelles technologies comme l’ordinateur, utilisé quotidiennement par de nombreux inuit, permet de renforcer l’usage de l’inuktitut.


La volonté de vendre la culture inuit apparaît dans les brochures des TO spécialisés dans le tourisme polaire, comme sur la couverture de la brochure hiver 2009 du voyagiste français Grand Nord Grand Large (GNGL), qui présentait un Inuk en habit traditionnel construisant un iglou à l’aide de son pana, couteau de neige. Or, cette vie quotidienne, dans la majorité des cas, n’offrirait pas suffisamment d’attrait pour les touristes en proie à des attentes parfois contradictoires. Fascinés par la culture inuit, ils le sont moins lorsqu’ils assistent au dépeçage du phoque par exemple. Les scientifiques québécoises spécialistes du tourisme Marie Lequin et Isabelle Cloquet ont mis en évidence en 2006 les contradictions d’un écotourisme culturel motivé par une découverte de vécus le plus authentiques possibles et qui en même temps, par ses exigences de confort à l’occidentale (ponctualité, nourriture, hébergement, sécurité) pousse les Inuit à se redéfinir entre ces deux mondes, tant sur le plan individuel que communautaire. Selon elles, « ce paradoxe pose clairement le défi d’une gestion équilibrée de l’adaptation à un renouveau identitaire ».


Le TO Grand Nord Grand Large, qui se positionne comme le pionnier et le spécialiste du voyage polaire en France, inscrivait dans sa brochure 2008 quatre recommandations à ses clients :
• respecter les économies locales et rester neutre quant à la pêche et la chasse pratiquées par les autochtones ;
• ne pas introduire d’alcool dans les zones de restriction ;
• impliquer le plus possible les autochtones dans la réalisation du séjour même si les coûts sont plus élevés ;
• ne pas prendre en photo les autochtones sans leur accord.


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Saluit à la mi-octobre. Même au Nord du Nunavik, le mois d’octobre est dominé par les ocres et les bruns et jaunes de la végétation sèche. Le froid est déjà mordant et les premières neiges se font attendre - © Louis Carrier


La mise en avant d’un tourisme responsable s’inscrit bien dans une logique de développement durable, teintée néanmoins d’une certaine culpabilité. Ces recommandations permettent aussi de mettre en avant les difficultés qui peuvent se manifester. Ainsi, les touristes peuvent ressentir un choc culturel provoqué par les pratiques traditionnelles de chasse et de pêche alors que le discours occidental a tendance à sacraliser, à sanctuariser certaines espèces animales telles l’emblématique ours polaire ou le phoque, surtout les bébés.


L’activité touristique est prise en compte dans la langue inuit, comme nous allons le montrer à travers trois exemples. L’hôtel, sinittavik,signifie « le lieu où l’on dort hors de chez soi, où l’on campe ». Cette notion spatio-temporelle du déplacement définit toujours la notion de tourisme qui implique à la fois un éloignement de son lieu de vie habituel pour une durée d’au-moins une nuitée. Le musée, qimmiqjuavik, indique « ce qui mérite d’être observé grandement, avec attention ». Quant à la notion de tourisme, elle s’exprime dans le terme niuqrutuliriniq, c’est-à-dire « le fait de voyager dans un lieu, de visiter ». Les Inuit en tant que peuples anciennement nomades, valorisent le déplacement et le tourisme pourrait d’ailleurs apparaître comme une forme saisonnière de nomadisme.


Leur position par rapport au tourisme est cependant assez mitigée. C’est ce qui ressort d’une enquête menée au Nunavik. Un consensus demeure néanmoins : les Inuit sont fiers de leurs traditions et sont prêts à les faire partager et à les faire connaître. Certains sont intéressés par le développement touristique parce qu’il valorise dans une certaine mesure leur identité comme le souligne l’un d’entre eux : « En échange des beautés et des richesses de notre culture, nous pouvons obtenir non seulement de l’argent mais aussi une reconnaissance de la part d’autres cultures ». Le développement touristique permet d’offrir des emplois et d’assurer des revenus complémentaires pour réaliser ce que les Inuit préfèrent par-dessus tout : camper dans la toundra. L’institut culturel Avataq, créé en 1980 et situé à Montréal, est une organisation sans but lucratif qui défend tous les aspects de la culture inuit : un de ses objectifs est d’encourager le tourisme et les activités récréatrices autour de la culture inuit. La société Makivik qui détient le pouvoir économique au Nunavik possède Air Inuit : la cherté des billets d’avion est aussi un moyen d’apporter de l’argent à la communauté. Un centre d’information du Nunavik, géré par Makivik et Kativik, est présent dans la ville de Québec.


Les Inuit du Nunavik veulent garder un contrôle sur le rythme de développement et ses conséquences sur l’environnement. Ils souhaitent s’assurer d’une formation appropriée et adaptée à leur environnement culturel particulier. Plus que tout, ils se mobilisent pour prendre en main le développement économique de leur région et assurer la création d’emplois pour les générations futures. Par ces trois axes, on le voit bien, les Inuit se positionnent en faveur d’un tourisme durable, c’est-à-dire respectueux de leurs patrimoines naturel et culturel, et vecteur d’un progrès économique permettant à leurs enfants de vivre et de travailler dans la communauté.

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Ivujivik est la plus nordique des communautés Inuit du Québec, situé à la pointe nord-ouest du Nunavik, à l’entré de la baie d’Hudson - © Pierre Marchand


L’arrivée modeste de touristes permet de rompre un isolement certain. Le tourisme apparaît ainsi comme une source d’évasion pour des populations qui s’ouvrent à la rencontre en partageant leur propre culture. Or, les Inuit se placent au cœur de la mise en tourisme de leur communauté. Cela ne signifie pas pour autant que tous souhaitent s’impliquer dans son développement. Une réunion familiale, une chasse restent toujours des priorités et le dimanche, un jour particulier où le repos est de mise. Les perspectives d’avenir d’un développement touristique au Nunavik et en particulier dans la communauté de Puvirnituq s’inscrivent autour de la question cruciale de la formation et de l’élaboration d’une politique touristique à l’échelle régionale.


La formation de guides expérimentés et de cuisiniers est au cœur de la problématique de la mise en tourisme. Pour rompre l’isolement des jeunes, on ne peut que suggérer des échanges formateurs avec des établissements du Sud, notamment dotés de filières en tourisme et en hôtellerie. La mise en place de séjours linguistiques axés plus particulièrement sur la pratique du français apparaît indispensable à l’accueil de touristes francophones. La réflexion sur le développement touristique s’inscrit dans une échelle régionale, celle du Nunavik, qui peut aussi s’inspirer de l’exemple du Nunavut, plus expérimenté en la matière et dont le Gouvernement autonome a signé un accord en 2007 avec la France afin de favoriser la venue de touristes français. Déjà, se dessine une certaine spécialisation quant aux activités proposées aux touristes. Le village de Puvirnituq se démarque ainsi d’autres communautés comme Kuujjuaq qui proposent des séjours chasse et pêche, en privilégiant essentiellement un tourisme culturel et gastronomique.


Des séjours de quelques jours répartis entre plusieurs villages du Nunavik sont à envisager pour mieux distribuer les devises et éviter une concurrence entre les destinations. Le village de Kangiqsujuaq en raison de la beauté spectaculaire du site, bordé de falaises, de la présence de pétroglyphes, c’est-à-dire de pierres gravées, datant de milliers d’années et du Parc national des Pingualuit, inauguré à l’automne 2007 apparaît comme une destination privilégiée pour l’activité touristique : il fait déjà partie des itinéraires des bateaux de croisière. Les familles d’accueil, au sein des communautés, pourraient dans la mesure du possible, connaître un roulement afin de permettre une répartition plus équitable des rentrées financières et d’éviter ainsi les jalousies.

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À Ivujivik le printemps est encore marqué par des tempêtes de neige qui interdisent toute sortie - © Pierre Marchand


Les négociations en cours autour de la prochaine autonomie régionale du Nunavik en 2010, montrent bien que les enjeux politiques sont importants. La question du tourisme sera une thématique indispensable à la réflexion de cette nouvelle gouvernance car elle apparaît comme un outil de développement parmi d’autres. Le classement probable de la culture inuit comme patrimoine oral et immatériel (rites, coutumes, chants, danses et savoir-faire traditionnels) de l’Humanité à l’Unesco correspond à la volonté de sauvegarder les cultures et les langues des peuples autochtones et semble aussi avoir des retombées positives en termes d’attraction touristique. Le tourisme peut avoir à ce titre un effet positif en permettant la valorisation et la préservation des danses, des chants, des savoir-faire. Par les sommes qu’ils dépensent pour un voyage très coûteux, les touristes du Sud manifestent leur intérêt, ce qui contribue à renforcer la fierté d’être inuit et à valoriser le sentiment identitaire. Il faut rappeler cependant que le débat scientifique actuel oppose d’une part les tenants de l’inventorisation, c’est-à-dire une liste large de tout ce qui est susceptible d’être considéré comme digne d’intérêt sur le plan patrimonial, et ceux qui redoutent à la fois une réduction de la diversité culturelle et un renforcement des standards internationaux de patrimonialisation.


Neige et glace, fourrure, iglou, inuksuk apparaissent comme des représentations importantes de ces espaces construites aussi par le savoir géographique classique. L’étude des principaux stéréotypes (désert blanc, terre de l’extrême, territoire en sursis) véhiculés dans les brochures touristiques montre bien que la rencontre touristique correspond aussi à la rencontre entre deux imaginaires. Le tourisme, et pas seulement, le tourisme polaire, repose sur des images et sur des rêves. Pour les Inuit, en particulier ceux de l’Arctique canadien, ces représentations sont utilisées parfois comme une sorte de marqueur identitaire et l’activité touristique peut apparaître comme une valorisation de la culture autochtone. La culture touristique renvoie toujours à une frontière entre un « eux » et un « nous ». Ce regard différent porté sur les paysages, sur l’environnement, sur le monde, évoque au fond toute la relativité des jugements et des perceptions. Mais, c’est aussi ce qui fait la richesse de la rencontre avec l’autre que de découvrir une autre façon de concevoir la vie et le monde. Car en abolissant les frontières de l’inconnu, le voyage apparaît comme une invitation autant au désir de l’inconnu que de l’ailleurs. L’écrivain français Le Clézio l’avait compris intuitivement à travers cette révélation dans Vers les Icebergs en 1978: « Le pays glacé et pur, le pays sans frontière où ne cesse de parler la voix du poème, n’est plus étranger ; il est au centre de la vie ».


La position des Inuit va à l’encontre des positions des écologistes extrémistes occidentaux. En effet, les représentants de la Conférence circumpolaire inuit, devenue aujourd’hui le Conseil circumpolaire inuit, contestent la volonté exprimée par les mouvements écologistes de surprotection de leur territoire : l’Arctique est un milieu de vie qui a été exploité dans le passé et qui doit continuer à l’être. Ainsi, le tourisme est une activité parmi d’autres qui peut être encouragée, à condition que comme à Puvirnituq et contrairement à d’autres destinations arctiques (comme le Groenland), elle reste contrôlée par les Inuit et que les retombées économiques leur reviennent directement.


Dans les accords territoriaux qui vont prochainement être signés entre le Nunavik et la province du Québec en 2010, les images touristiques peuvent aussi illustrer des enjeux géopolitiques de toute importance par le biais d’une visibilité du Québec sur son hinterland en multipliant la mise en place d’espaces protégés au Nunavik. Le Parc national des Pingualuit a inauguré cette politique de protection et constitue le levier de l’exploitation touristique au Nunavik.

Nunavik-Francois-Poche
Salluit à la mi-octobre. Le retour de la banquise annonce la fin de la saison touristique et la reprise des activités traditionnellles hivernales, comme la collecte des moules en raclant le fond avec un filet monté sur un cerceau à travers un trou creusé dans la glace - © François Poche / L'atelier culturel


 



Par Véronique Antomarchi, agrégée d'histoire-géographie, enseignante en BTS tourisme et en licence pro tourisme à l'université de Paris -X Nanterre et chercheur associé au CERLOM (GDR Mutations Polaires Mutations Polaires). Elle s'intéresse aux pratiques corporelles et touristiques en France et surtout en milieu inuit. Elle a réalisé plusieurs enquêtes de terrain dans des communautés du Nunavik ( Arctique canadien) sur les couleurs, les tatouages et la mise en tourisme. .

Pour en savoir plus

• Les paysages de l’Arctique canadien entre sacralisation et exploitation touristique. Véronique ANTOMARCHI (2011),in Bertrand Sajaloli (dir.), Le sacre de la nature, Paris, Presses universitaires de la Sorbonne
• Images touristiques du Grand Nord : rêves et clichés. Véronique ANTOMARCHI (2011),in Alexandre Bedrisky et Martine Tabeaud (dir.), Actes du Colloque international des Dialogues européens d’Evian, Réchauffement global, changement climatique, sociétés et cultures de Russie et d’Europe, en russe éditions du Baïkal, en français, Le Vieil Annecy
• Les enjeux du développement d’un tourisme durable dans le village de Puvirnituq (Arctique canadien). Véronique ANTOMARCHI (2010), in Christian Bataillou (dir.), Tourisme, patrimoine, identité, territoire, Presses universitaires de Perpignan, 91-96
• La création du parc National des Pingualuit au Nunavik (Nord Québec), une promotion touristique révélatrice de divergences d’opinion. Véronique ANTOMARCHI (2010),in L. Laslaz, C. Gauchon, M. Duval-Massaloux & S. Héritier, Espaces protégés, acceptation sociale et conflits environnementaux, Cahiers de Géographie, n°10, collection EDYTEM, 101-112 
• L’imaginaire du Grand Nord, à la source du tourisme polaire. Véronique ANTOMARCHI (2009), Etudes canadiennes, Canadian Studies, AFEC, n°67, p.7-17
• Tourisme, identité et développement en milieu inuit. Véronique ANTOMARCHI (2009) Téoros, UQAM, n°1, p.52-61
• Les Inuit, ce qu’ils savent du territoire. Béatrice COLLIGNON, L’Harmattan, 1996
• Quelle géographie pour le territoire inuit ? Béatrice COLLIGNON, in Pauline Huret (dir.), Les Inuit de l’Arctique canadien. Québec
• Conceptualisation du tourisme polaire. Alain A. GRENIER (2009), Téoros, UQAM, n°1, vol.28, p.3-6
• Corps inuit, espace géographique et cosmologique. Michèle THERRIEN (2005), in Marie-Françoise André, Le monde polaire. Mutations et transitions, Paris, Ellipses, coll. Carrefours », p. 41-52


Véronique Antomarchi © Décembre 2012 - Le Cercle Polaire Tous droits réservé

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